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Les forgerons de Sadjoavato
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Economie
Mercredi, 16 Novembre 2011 07:23
Fabrication d'un coupe-coupe Couteaux « messou be » fabrication d'une « angady »
Meule artisanale
1- Fabrication d'un coupe-coupe. 2- Couteaux « messou be ».
3- Meule artisanale. 4- fabrication d'une « angady »

Avec leur savoir faire traditionnel, les forgerons de Sadjoavato opposent une farouche résistance à la mondialisation en parvenant à produire artisanalement de l'outillage dont la solidité et le faible coût le font préférer aux productions industrielles d'importation.

Sadjoavato est une commune rurale du nord de Madagascar d'environ 7500 habitants, située à une soixantaine de kilomètres au sud de Diego Suarez sur la RN6 en direction d'Ambilobe. Son nom signifie « la cruche en pierre » (Sadjoa = cruche et Vato = pierre). Ce nom provient d'une légende qui évoque la présence d'une cruche naturelle en pierre qui n'est visible que si on arrive à lancer une pièce de monnaie ou une petite pierre dedans.
La commune regroupe deux bourgs : Sadjoavato Ely (au bord de la route nationale) et Sadjoavato Be plus à l'Est en direction d'Ankarongana.
Si le village compte une forte proportion d'agriculteurs, il se démarque par une forte pratique de l'artisanat avec de la vannerie, mais surtout une grande concentration de forgerons.

La métallurgie est ancienne à Madagascar (voir encadré), mais la gamme de produits fabriqués reste très restreinte et le niveau technologique très limité. Les forgerons de Sadjoavato fabriquent en effet quasi exclusivement trois types d'objets : l'angady ou pelle traditionnelle très utilisée dans l'agriculture, le «messou be» (grand couteau) dont l'utilisation va de la récolte du riz aux tâches ménagères, et le coupe-coupe qui est l'« outil à tout faire » des habitants de la brousse.
Cet outillage basique est cependant parfaitement adapté à ses utilisations. L'angady, avec sa petite taille, semble devoir n'assurer qu'un bien piètre travail, alors qu'elle se révèle à l'usage d'une très grande efficacité pour travailler la terre composée de latérite particulièrement dure. Les « messou be », malgré leur apparence rustique sont d'une solidité à toute épreuve et d'une très grande résistance à l'usure. Le coupe coupe quant à lui, avec son épaulement caractéristique et sa possibilité d'être emmanché constitue un outil d'une efficacité redoutable pour se frayer un chemin dans la forêt. En dehors de ces outils, les forgerons de Sadjoavato réalisent d'autres travaux mais sur commande seulement : fabrication de charrettes à zébu, socs de charrues, etc..

L'église de Sadjoavato
L'église de Sadjoavato

Si il est avéré que les anciens forgerons extrayaient le minerais avant de le fondre, ce n'est plus le cas actuellement. Les forgerons de Sadjoavato achètent de la ferraille de récupération au marché de Diego Suarez. Après l'avoir découpée au ciseau à froid, il leur suffit de la chauffer légèrement pour pouvoir la travailler, ce qui est beaucoup plus économique que de devoir brûler des monceaux de charbons pour pouvoir fondre du minerais. Les angady et messou be sont réalisés dans l'âme de poutrelles métalliques (fer « I » ou « IPN »). Les cotés de la poutrelle (ou «ailes»), plus épaisse sont réservées aux coupe-coupes. Ceux-ci peuvent également être réalisés à partir de lames de ressort d'automobile ou camion dont l'acier est particulièrement résistant et adapté à cet usage. Les outils produits à partir de cette matière sont d'une solidité remarquable.

Le travail est réalisé dans des ateliers collectifs qui regroupent jusqu'à quatre ou cinq artisans sous une même paillote constituée d'un simple toit qui abrite du soleil et de la pluie. On compte une dizaine de ces ateliers dans le village de Sadjoavato. Certains cependant préfèrent travailler seuls comme Victor Razafa-Mamnonjy qui nous a accueilli pour une démonstration. Il pratique cette activité depuis 1978 et une formation qu'il a reçu par des coopérants suisses qui apportaient un appui technique en milieu rural.
L'outillage utilisé est des plus simple et est principalement constitué d'un solide marteau et du système de soufflerie. Le soufflet est composé d'une petite turbine actionnée par un apprenti au moyen d'une roue qui démultiplie le mouvement. L'air est canalisé par un tube qui débouche au coeur du foyer et permet d'activer la combustion du charbon de bois pour porter la pièce à travailler aux alentours de 700°c, température à laquelle le métal devient malléable sans qu'il soit suffisamment chaud pour fondre. L'action principale est le martelage qui permet en plusieurs passes d'obtenir progressivement l'épaisseur et la forme souhaitée. Des burins et poinçons sont utilisés pour enlever la matière en excès et aider à la mise en forme de la pièce. Des formes de gabarit sont utilisées pour guider la déformation. Par exemple, l'arrondi de l'angady est obtenu par le forgeron qui nous a fait une démonstration à l'aide de « jumelles » de Peugeot 404. Un autre atelier que nous avons visité présentait une très ingénieuse disqueuse manuelle constituée d'une roue de vélo et d'un disque à meuler monté sur un roulement (photo c).

La production suit un cycle saisonnier qui accompagne celui des cultures. Elle est emmenée aux marchés d'Anivorano (tout proche ) ou de Diego Suarez (à une soixantaine de kilomètres) pour y être vendue. Une angady se négocie aux alentours de 5000 Ar, un messou be 7500 Ar, et un coupe-coupe 10 000 Ar (soit approximativement le double du « prix de gros » au départ de Sadjoavato). Ces tarifs rendent cet outillage très compétitif face aux produits d'importation similaires dont la qualité et l'ergonomie laissent à désirer, même si ils sont généralement légèrement moins chers.

Ce travail est particulièrement spectaculaire. Sadjoavato,
qui est situé à quelques kilomètres du site
des Tsingy Rouges, avec également
ses artisans vanniers, constitue
certainement une étape
très intéressante pour les touristes
curieux d'artisanat traditionnel.

La fabrication d'une angady

fabrication d'une « angady »1- La matière première provient de ferraille de récupération.
Ici, l'âme d'un fer «I» (IPN) de 200mm

fabrication d'une « angady »2- Un apprenti actionne le soufflet
pour activer le feu.
fabrication d'une « angady »3- Tout au long du processus, la pièce est régulièrement remise à chauffer
fabrication d'une « angady »5- Un côté est coupé en arrondi
à l'aide d'un burin
fabrication d'une « angady »4- Le fer est martelé pour élargir la forme aux extrémités.
fabrication d'une « angady »6- La forme du manche est ébauchée à l'aide d'un gabarit (ici une « jumelle » de 404) fabrication d'une « angady »7- La pièce prend petit à petit
sa forme définitive
fabrication d'une « angady »8- Une fois la forme atteinte, la pièce est trempée pour être durcie. fabrication d'une « angady »9- L'affûtage se fait sur une pierre
avec un peu d'eau
fabrication d'une « angady »10- L'angady après avoir été marquée au poinçon est prête à être
envoyée au marché pour être vendue.



Le travail de la forge à Madagascar : une activité traditionnelle ancienne qui déjà posait de graves problèmes environnementaux

Les Vazimba semblaient ignorer le fer avant l'arrivée des migrants néo-indonésiens sur les Hautes Terres. L'histoire des Rois indique qu'Andriamanelo, roi d'Alasora à la fin du XVIe siècle, enseigna son usage aux Merina. Mais on sait d'autre part que les migrants venus de la côte Est opposèrent des armes de fer aux sagaies à pointe « d'argile » (ou de pierre) des Vazimba. Les Néo-Indonésiens connaissaient certainement le fer avant leur arrivée sur la Grande lie et Andriamanelo se contenta sans doute d'en favoriser la fabrication afin de vaincre les petits royaumes voisins et multiplier les angady nécessaires à la conquête agricole de la plaine de Tananarive.

fabrication d'une « angady »Un forgeron au travail un jour
de marché à Tana en 1900

On reconnaît le soufflet traditionnel composé de deux tubes de bambou dans lesquels on fait aller et venir des pistons.

Ellis (1539, p. 306) pense que : « le travail du fer a commencé en Imérina il y a environ un siècle sous le règne du grand-père de Radama mais qu'il est utilisé depuis plus longtemps dans d'autres parties de 1'lle ». Il semble qu'à l'époque d'Andrianampoinimerina, les forgerons travaillaient surtout dans deux régions : en Betsiléo et au nord-est de l'Imerina (Hastie 1817 et Ellis 1836).
Ellis signale qu'en Imerina et en pays sihanaka, « tout le fer est utilisé par le gouvernement, 5 à 600 hommes sont employés à cela en permanence pour le charbon de bois et les forges »
.
En pays Betsileo, au contraire, les forgerons travaillaient pour leur propre compte. Cette activité devait être ancienne  : elle avait entraîné un tel recul de la forêt qu'Andrianampoinimerina avait dû prendre des mesures contre les charbonniers  :
« On ne peut brûler la forêt pour faire dit charbon qui servira aux travaux de la forge, de peur qu'on ne la détruise... Si vous faites du feu pour o btenir du charbon, ce sera seulement en bordure de la forêt ». (Histoire des Rois, t. IV, P. 813).
Il est vrai que le roi pouvait également craindre la fabrication clandestine en forêt d'armes pour une rébellion.
Le fer était au total peu utilisé en Imerina jusqu'à l'arrivée des missionnaires protestants britanniques. Les maisons étaient entièrement en bois chevillé, les objets courants étaient le plus souvent en bois malgré les difficultés d'approvisionnement de plus en plus grandes. Ellis rapporte que « personne n'était capable de ferrer le cheval de Radama qui avait perdu un sabot et joues, à la grande admiration et au grand effroi du roi, cloua le sabot grâce à des clous carrés dont il a donné le modèle à un forgeron. »
D'après Ellis, le premier forgeron à pénétrer en Imerina fut M. Chick envoyé par la L. NI. S. en 1822. Il ouvrit un atelier qui eut jusqu'à 250 apprentis.
Le Code des 305 articles (le 188x fait état des mêmes préoccupations que celles d'Andriananipoinimerina  :
Article101  : « Les charbonniers ne peuvent fabriquer leur charbon à l'intérieur de la forêt, mais seulement dans les régions dénudées. Ceux qui se livreront à ces occupations, soit dans la forêt, soit aux abords immédiats de la forêt seront punis d'une amende de 3 bœufs et de 3 piastres et, s'ils ne peuvent payer, seront mis en prison à raison d'un sikajy par jour jusqu'à concurrence du montant de l'amende. »
Protection de la forêt certes mais aussi méfiance politique envers les peuples forestiers et les forgerons clandestins.


 

D'après «Les forgerons à la lisière forestière du Nord-Betsiléo (Madagascar) » - Daniel Coulaud

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