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La « Graineterie Française » à Antongombato
La « Graineterie Française » à Antongombato

Si les relations avec l’extérieur s’améliorent, l’activité économique de Diego Suarez reste encore à l’état embryonnaire et l’avenir de la nouvelle colonie n’est pas encore nettement dessiné: si certains veulent y voir un pôle de colonisation, d’autres lui prédisent plutôt un rôle militaire dans la mer des Indes

Une économie embryonnaire

Si les commerces se multiplient à Diégo, il est encore difficile d’y trouve des artisans: en juin 1890 il n’y a encore qu’un seul tailleur, un seul cordonnier, un seul ferblantier ; pas de menuisier ni de forgeron, un seul ouvrier chapelier de marine, pas de coiffeur. Par contre les blanchisseurs fourmillent et les détaillants de rhum et liqueurs pullulent.
Les premières industries

Les salines

On peut lire, en 1890 dans Les tablettes coloniales « Le commerce commence à trouver à Diego Suarez matière à d’utiles transactions; elles deviendraient plus considérables promptement, si les salines dont les concessions ont été accordées, entraient dans la voie de l’exploitation ».
En effet, ces salines de Diego Suarez, en 1890, c’est un peu l’Arlésienne: on en parle mais on ne les voit pas ! Pourtant, dès 1887, des terrains ont été accordés à deux sociétés :
- La Compagnie des salines de Diego Suarez, fondée par un armateur, M. Richon, qui obtient du ministre des colonies une concession de 500 hectares de salines, en compensation des pertes subies pendant la guerre de Chine ! La Compagnie des salines s’est engagée par contrat à payer à la colonie un droit de 1f par tonne de sel dès que la production atteindra 35 000 tonnes... ce qui ne sera toujours pas le cas dix ans plus tard !
- Le 25 novembre 1887, un autre armateur, M. Lefèvre-Rioult, obtient du gouverneur de Diego Suarez une concession de 258 hectares, comprenant notamment 50 hectares de salines naturelles, situées entre l’embouchure de la rivière de la main et les hauteurs qui bornent à l’ouest la vallée de la rivière des Maques, dans le Nord de la plaine d’Anamakia. Lefèvre-Rioult ne fondera cependant sa société qu’en 1892. En 1890, on en est donc encore à espérer l’exploitation du sel de Diego Suarez. Cependant, une autre, entreprise d’une toute autre ampleur va voir le jour : la Graineterie française.

La graineterie française

Le 9 juin 1889, le ministère de la guerre français avait accordé, par adjudication publique, un marché de 17 millions de francs pour la fourniture à l’armée de 12 millions de boites de conserves de bœuf (le fameux corned-beef ou « singe » des bidasses français). Locamus, qui avait été à l’origine de la création d’une usine de conserves en Nouvelle-Calédonie parvint à réunir un « tour de table » d’investisseurs et obtint le marché, sous réserve que l’usine soit construite dans une colonie française : or Madagascar n’était pas encore colonie. Diego Suarez, par contre...
C’est ainsi que la Société de Locamus et de ses associés s’installa dans les Etablissements français de Diego Suarez, plus précisément à Antongombato, près d ‘Anamakia où le Gouverneur Froger avait accordé à la Graineterie française une concession d’environ 5000 hectares. Cette immense usine (plus de 10.000 m2 de toitures), originellement destinée à la Nouvelle -Calédonie avait été démontée de Tasmanie et expédiée à Diego Suarez. Dès son arrivée, Locamus fit établir, par les malgaches d’Ambohimarina une conduite d’eau, pour le personnel et pour l’usine, puis une voie ferrée entre la mer et l’usine. Hélas, premier des malheurs qu’allait connaître l’usine d’Antongombato, la tempête de janvier 1891 emporta tout !
Tout était à recommencer...
En fait, la construction des établissements d’Antongombato, où l’on avait vu trop grand (l’usine était susceptible de traiter 300 bœufs par jour!) dura deux ans et demi, coûta 8 millions (environ 32 millions d’euros) ...et ferma ses portes en 1894 sans avoir pu exécuter le contrat prévu en 1889. (Voir Tribune n° 34)
Cependant, en 1891, les activités à Diego Suarez restent surtout centrées autour de la présence militaire : des militaires qu’il faut loger, qu’il faut faire manger (et boire !) et surtout qui participent à l’essentiel de la vie économique du petit Territoire. Et qui en assurent la défense!

La défense de Diego Suarez en 1890-91

En 1891 Monseigneur Freppel, représentant de la colonie de Diego Suarez au Conseil supérieur des colonies avance que Diego Suarez doit être « notre grand établissement militaire et maritime dans la mer des Indes mais que pour cela des travaux sont indispensables ». En fait, à l’instigation de François de Mahy, un crédit de 100 000 francs (environ 400 000 euros) a été voté pour Diego Suarez, ce qui a permis de commencer les terrassements et la maçonnerie des deux batteries destinées à protéger l’entrée de la rade. Mais cette somme est tout à fait insuffisante pour armer ces batteries et pour construire de nouveaux forts sur le front de terre. Quant au seul fort que possède les français, en face du fort hova d’Ambohimarina, c’est le fort de Mahatsinjoarivo, construit parle Commandant Caillet, qu’il faudrait renforcer. Il faudrait également construire des casernements pour les troupes sur les contreforts de la Montagne d’Ambre. Et, pour donner à Diego Suarez son statut de grand port militaire il faudrait construire des phares au cap d’Ambre et à l’entrée de la rade et installer un bassin de radoub. Freppel évalue le montant de ces travaux (en y incluant les routes et la conduite d’eau nécessaires) à 4 ou 5 millions (20 millions d’euros)... On est loin des 100 000 francs accordés par la Chambre ! Quant aux ressources locales, elles sont de 130 000 francs ; la conduite d’eau coûte, à elle seule 300 000francs!)...

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

L’ennemi traditionnel dans la zone, ce sont les anglais qui, d’après Freppel « font tous leurs efforts pour nous tenir en échec en s’établissant fortement à l’Ile Maurice » où ils ont fortifié la rade de Port-Louis et construit des casernements pour 8000 hommes. Mais la nécessité de ces investissements à Diego Suarez n’est pas évidente pour tout le monde: dans un article de la même époque paru dans la Revue scientifique, on fait remarquer que Diego Suarez est difficilement accessible en raison des vents et ne peut donc pas être un port de refuge (en 1889, la Meurthe a mis 24h à franchir le Cap d’Ambre) ; par ailleurs, les moyens d’approvisionnement sont quasi-inexistants à Diego Suarez (le port possède un parc à charbon mais ce dernier est amené de métropole). Enfin, si le site se prête à une position défensive (abri de la baie, îlots où l’on pourrait installer des batteries), rien n’a été fait comme installation ce qui prouve, d’après l’auteur de l’article que les sommes à investir sont disproportionnées par rapport à l’intérêt d’une station navale aussi désavantagée au point de vue météorologique ! La conclusion de l’article est sans appel : « il serait profondément regrettable que, dans le but d’améliorer cette colonie naissante, on se laissât entraîner à des dépenses improductives ».

Et les menaces de l’intérieur?

Le gouverneur de la Province d’Ambohimarina avait reçu du pouvoir royal de Tananarive des consignes de conciliation. Quant au Gouverneur de Diego Suarez, Froger, il avait été également appelé à la modération dans ses contacts avec les autorités malgaches du fort d’Ambohimarina. Le Résident Général Bompard, représentant la France à Tananarive, lui avait adressé de nombreuses recommandations en ce sens : « Le Premier Ministre n’envoie au Gouverneur d’Ambohimarina que des instructions tendant à la concorde entre les autorités françaises et malgaches. Ramaka, personnellement, est un homme timide et conciliant dont le plus vif désir est d’éviter les difficultés ; si, de votre côté, vous avez des dispositions pacifiques et que vous agissiez en conséquence, je suis persuadé que le calme ne tardera pas à s’établir autour de Diego Suarez, comme il serait si désirable à tous égards ».
Mais, malgré les injonctions de sa hiérarchie, Froger, fidèle aux consignes reçues au moment de sa nomination, persista dans sa politique d’expansion au delà des limites du territoire concédé par le traité de 1885. A la fin de 1890, le gouverneur d’Ambohimarina, Ramaka fut remplacé par Ratovelo, son adjoint, plus jeune et plus combatif. Ce changement de personnel entraîna un changement de politique : les postes déjà établis par les malgaches furent renforcés et d’autres se créèrent sur la côte ouest.
Fin 1891, un incident attisa les tensions entre le Gouverneur Froger et son homologue malgache. Depuis l’installation française à Diego Suarez, il avait été convenu que les autorités malgaches et les autorités françaises célèbrent ensemble les fêtes des deux nations. La fête du Fandroana, le « Bain de la Reine » fut l’occasion d’un vif incident diplomatique entre Froger et Ratovelo, incident qui aiguisa également les tensions entre le gouverneur civil de Diego Suarez et le commandant militaire de la place...
A suivre...

■ S.Reutt

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