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La rue Colbert au début du XXème siécle
La rue Colbert au début du XXème siécle

Nous avons vu dans les articles précédents que la ville d’Antsiranana s’était totalement transformée entre 1885 et 1905,et principalement entre 1900 et 1905, lorsque Diego Suarez était devenu « Point d’Appui de la flotte ». Cependant, malgré les progrès accomplis, Antsiranana n’a jamais eu le charme des autres villes de Madagascar, notamment de Tananarive et de Tamatave.

Même Mortages, le découvreur des mines d’or d’Andavakoera, qui s’est toujours posé en défenseur inconditionnel de sa bonne ville de Diego Suarez, reconnaît : « Qu’est-ce qu’on n’a pas dit de Diego Suarez ! Sa poussière rouge, le vent de la mousson et bien d’autres choses encore, et sur l’urbanisme de la ville ; ici, la critique est méritée, mais ce n’est pas la faute de ses habitants mais bien celle de l’Administration qui aurait dû prendre, dès que Diego Suarez commença à marquer de l’importance, les mesures d’urbanisme propres à assurer à cette ville une symétrie qui lui aurait donné une figure de ville, à rivaliser un tant soit peu avec ses voisines, Majunga et Tamatave. Pour ne pas l’avoir fait, les colons qui ont construit, beaucoup construit, ont élevé les bâtiments sans qu’aucun plan d’urbanisme ait vu le jour; cette lacune est la cause que la ville de Diego Suarez n’est pas homogène comme elle devrait l’être ».

Une ville non « homogène »

Cette critique, d’une ville qui manque d’harmonie a souvent été faite à l’encontre d’Antsiranana. En effet, il n’y a pas, surtout au début du XXème siècle, une ville mais des villes d’Antsiranana: la ville militaire d’abord, dont chacun s’accorde à reconnaître qu’elle se déploie de façon régulière, avec des avenues larges, bien aérées, bordées de casernes qui auront été les premiers bâtiments en dur de la ville et qui témoignent d’ une recherche certaine dans l’architecture. Le Général Lyautey, peut-être pas complètement impartial, l’évoque ainsi dans ses Lettres de Madagascar : « A Antsiranana existaient déjà de beaux établissements militaires, des casernements pour tout un corps de défense et, je dois le dire, les casernements coloniaux les mieux conditionnés que j’aie vus jusqu’ici. C’est presque du Singapour : aération, surélévation au-dessus du sol, plantations, tout y est; c’est hygiénique, gai, « gemüthlich » ; et quelle vue ils ont de leur véranda, les mâtins !»
La ville européenne ensuite, d’abord groupée autour de la rue Colbert . Cette rue, dans un premier temps, s’arrête au ravin Froger qui la coupe transversalement au niveau de l’actuelle Vahinée. Elle sera ensuite prolongée jusqu’à l’Octroi (Place de la Mairie) et restera bordée (et ce jusqu’à nos jours), de bâtiments hétéroclites : maisons en bois, maisons en dur, bicoques et palais...
Enfin, la ville ou plutôt, les villes « indigènes ». La première d’abord, le village malgache de la Place Kabary: un amoncellement de cases en « falafa » serrées les unes contre les autres dans une sorte de défi permanent aux incendies et pataugeant dans la poussière en saison sèche et dans la boue en saison des pluies. La seconde ensuite, Tanambao, morcelée par des rues à angles droits et qui ressemble à un coron.

Les « coupables »

Pour Mortages et pour la plupart des habitants, c’est l’Administration qui n’a pas fait son travail. Pourtant, un Plan d’Alignement a été formé en 1901, et a été – dans l’ensemble – exécuté. D’autre part, l’Arrêté de 1905 sur l’Urbanisme prévoyait, dans le détail, la largeur des rues, la nature des constructions et des clôtures, les évacuations d’eaux pluviales et usées etc.
Alors? Il semble bien que les louables principes, édictés dans l’Arrêté d’urbanisme aient eu du mal à se traduire dans la réalité. Il faut dire que la tâche n’était pas simple pour des Administrateurs qui « débarquaient » à tous les sens du terme, dans une ville qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient connu et dans laquelle ils faisaient généralement un bref séjour. Nous avons vu dans l’article précédent comment les habitants étaient appelés à laver le trottoir devant chez eux à grande eau en saison sèche...dans une ville où l’on se battait, certains mois, pour obtenir un bidon d’eau !
Par ailleurs, l’Administration civile devait défendre ses maigres ressources en face d’une Administration militaire beaucoup plus largement dotée.
Enfin, il semble que le partage des tâches et des devoirs ait été mal réparti entre le pouvoir central et le pouvoir local. C’est ainsi que l’immeuble de la Résidence appartient à la Colonie (c’est à dire au Gouvernorat Général) qui en a la jouissance mais les travaux d’entretien du bâtiment reviennent à la Commune ! (Séance du 9 octobre 1924 du Conseil Municipal)

La plus vilaine ville de Madagascar !

Cependant, et à toutes les époques, la responsabilité des insuffisances d’Antsiranana fut attribuée par la population à l’incompétence des autorités.
Voici ce que l’on peut lire dans La Cravache Antsiranaise du 8 novembre 1908 : « Le thalweg de la ville rendait pourtant commode l’établissement et l’entretien d’une belle bourgade coloniale mais sans doute l’incapacité et la mauvaise volonté de l’Ingénieur chargé du Service ont fait d’Antsiranana la plus vilaine ville de Madagascar ».
Qu’est-ce que l’on reprochait donc aux édiles sur le plan de l’urbanisme ? Et bien à peu près tout : la saleté des rues, l’état d’abandon de certaines bicoques ou de certains quartiers, les chiens errants, les défauts de construction des bâtiments publics (notamment le Tribunal et le Château d’eau), le manque de jardins ou leur état déplorable, les « cloaques » (surtout autour de l’hôpital), le manque de lumière, l’excès de bruit... Et j’en passe...
Pourtant, à la même époque (1908) qui voit La Cravache Antsiranaise se déchaîner, l’Annuaire Colonial signe un satisfecit : « De nombreuses maisons particulières en maçonnerie s’élèvent chaque jour. Ainsi toutes ces constructions et améliorations commencent-elles à donner à Antsiranana un aspect très agréable qui contraste singulièrement avec la physionomie de la ville telle qu’elle était il y a quelques années ».
La plus vilaine ville... Un aspect très agréable... Qu’en est-il exactement ?

Des progrès certains

L’extension de la ville
D’abord, à partir de 1900, la ville se déploie. A partir de 1908, une série de « réquisitions », en date du 12 mars 1908,vont permettre à la commune de se rendre maître d’un certain nombre de propriétés qui formeront :
- le quartier de la Ville-Basse (Req. 1685D) où la ville obtient un hectare de terrain compris entre la mer, le quartier militaire, la rue Flacourt et la rue Richelieu,
-le quartier du D’Estaing (Réq. 1686D) qui couvre à peu près les environs de la Résidence jusqu’à la Place Kabary dans un sens et la rue Flacourt de l’autre (un hectare),
- le quartier Colbert (Req 1687D) qui comprend la partie centrale de la rue Colbert jusqu’à la rue Carnot ainsi que l’actuelle rue de la Marne (1ha60 ares),
- le quartier du Fort-Melville (Réq.1689D) qui se déploie autour de la cathédrale en comprenant la rue Carnot et en s’étendant jusqu’au quartier militaire (1ha 50 ares)
- le quartier du Petit-Marché (réq.1695D) d’une superficie de trois hectares et qui marque les limites de l’agglomération puisque, groupé autour de la rue Lafayette il se termine au nord par des « terrains non lotis »,
- le quartier de Belle-Vue (Réq. 1692D) qui va de la rue Beniowski au Polygone (3 hectares).
Sur ces terrains vont pouvoir s’ouvrir de nouvelles rues et des constructions nouvelles.

De nouvelles constructions
Ces réquisitions vont permettre d’établir de nouveaux bâtiments publics et de nouvelles maisons particulières qui vont remplacer les bicoques en bois ou en falafa des débuts de la ville. Nous parlerons dans un prochain article des bâtiments remarquables de Diego Suarez, dont beaucoup seront construits à cette époque. Mais au niveau de la construction individuelle, c’est à partir de ce moment-là qu’apparaissent les maisons qui, lorsqu’elles subsistent, font encore le charme de Diego Suarez. Maisons le plus souvent en dur, mais quelquefois en bois, à l’architecture créole marquée par les colonnades (maisons du centre de la rue Colbert ou de la rue de la Marne), ou magnifiques palais indiens de la rue Colbert ou de l’Octroi.
L’éclairage
Dans la rue Colbert, jadis éclairée chichement par « quelques lumignons fumeux » (d’après ce que l’on peut lire dans la lettre d’un marin en 1902), vont apparaître, à partir de 1905, de somptueux réverbères en fonte, qui feront dire à la Gazette Agricole : « Antsiranana, qui était presque désert il y a quatre ans, se transforme peu à peu en une ville qui, au fur et à mesure des ressources disponibles est dotée progressivement de toutes les commodités européennes: éclairage public, trottoirs, adduction d’eau, égouts ». Et l’Annuaire de 1910 saluera « L’extension et l’embellissement de la ville ».
Et pourtant...

La litanie des reproches

Tout cela ne parviendra pas à satisfaire les habitants. Il suffit d’ailleurs de consulter les photos de l’époque pour constater la proximité du pire et du meilleur au niveau de l’urbanisme. Les journaux de l’époque vont être la caisse de résonance des récriminations des habitants de la ville.
Que reproche-t-on à Antsiranana ?
- La persistance des maisons insalubres
Dans sa séance du 9 octobre 1924 le Conseil Municipal constate : « Diego Suarez présente dans son ensemble tous les caractères d’une ville insalubre [...] Les habitations [...]après avoir été édifiées en violation des règles qui régissent les constructions dans les centres urbains, ne sont l’objet que d’entretiens les plus sommaires » et la Commission d’hygiène demande la destruction ou l’interdiction d’habiter des masures les plus insalubres... dont pourtant beaucoup subsisteront jusqu’à nos jours.
- Le manque d’harmonie de ses constructions
Dans un assez long article paru le 21 avril 1928, intitulé Un peu d’urbanisme l’auteur constate « que chacun fait à peu près comme bon lui semble, et je suis amené à rechercher ce que la municipalité a pu prévoir pour les façades sur rue ». Et il précise son idéal (auquel nous souscrivons !) : « Les immeubles ayant balcon pris sur la rue, comme ceux rue Flacourt, du Comptoir d’Escompte, Spyliopoulos, Giuliani, offrent un coup d’œil agréable et un abri apprécié contre le soleil [...] Pourquoi ne pas faire une obligation à tous ceux qui construisent rue Colbert d’établir ainsi, devant leurs immeubles, des balcons pris sur la rue, soutenus par des colonnes en ciment armé, dans les mêmes genres et dimensions que ceux déjà construits?
Ce serait prévoir un ensemble de bon goût et plaisant par la répétition des mêmes constructions. La rue Colbert avec de chaque côté des balcons et leurs colonnades serait bien pimpante »
.
Hélas! Non seulement cette suggestion ne sera pas retenue mais, deux ans plus tard, la Gazette du Nord constatera avec indignation « Partout ailleurs, à l’étranger, en Inde, Chine, à Majunga même s’élèvent des rues munies d’arcades, genre rue de Rivoli.
On peut y goûter, en plein midi la fraîcheur et l’ombre; le soir, c’est une agréable promenade. Pour favoriser l’édification de ces vérandas, nos conseillers municipaux n’ont rien trouvé de mieux que de les frapper d’un impôt exorbitant et prohibitif [...] Résultats : une ville qui nous fait honte »
.
Les jardins suspendus d’Antsiranana
Reproche récurrent de la population vis à vis de la municipalité: Antsiranana est une ville sans jardins. La Gazette du 12 février 1926 déplore : « Il n’existe à Diego Suarez aucun jardin public ». Pourtant, dans un autre article de 1925, toujours dans la Gazette, on peut lire:  « Nous avons connu le square Joffre, le square Clémenceau et la Place de la Résidence verdoyants et fleuris ».
En fait, selon la formule d’un éditorialiste de la Gazette du Nord, Antsiranana est la ville des « Jardins suspendus ». Non pas qu’elle offre la magnificence des jardins de Babylone mais parce que « Ceux d’Antsiranana ne leur sont comparables que sur un point : leur entretien seul est suspendu ».
Suivant les époques – et suivant le Maire en exercice – Diego Suarez aura ou n’aura pas de jardins : le manque d’eau ou le manque d’argent pour rétribuer un jardinier servant de prétexte pour abandonner l’entretien des jardins. Aussi, la Gazette, toujours elle, se réjouit-elle en 1927 : « Il y a quelque chose de changé à Diego Suarez, le jardin du square de la musique a repris une allure fraîche et coquette, devant la Résidence, il en est de même [...] Est-ce que les jardins publics sortiraient de leur léthargie ?»

Des efforts d’urbanisme inaboutis

La ville d’Antsiranana a connu de nombreux projets et de nombreuses tentatives d’embellissement qui n’ont pas toujours abouti ; des explications ont souvent été avancées : le climat, responsable du manque d’eau, des vents desséchants, de la poussière. La valse des Administrateurs qui se succèdent à un rythme qui ne permet pas l’aboutissement des travaux d’envergure. L’indifférence d’une population en grande partie originaire d’autres régions ou d’autres pays. Dans tous les cas, les visiteurs qui se sont succédés pendant un siècle se sont souvent montrés sévères envers l’urbanisme de Diego Suarez. Jean d’Esme qui visita la ville en 1928 exprima sa déception dans son récit L’Ile rouge : « De toutes les cités qui hérissent l’Ile Rouge, sans doute est-ce la plus banale avec ses maisons blanches entourées de vérandas, ses rues rectilignes bordées de bazars et de magasins...» Mais il accorde à la ville « une certaine originalité » et – surtout – il reconnaît que la nature « avait sans doute épuisé ses trésors à créer cette baie dont l’unique splendeur a dû lui paraître plus que suffisante ».
Malgré toutes ses imperfections en matière d’urbanisme, la ville de Diego Suarez peut toujours offrir au touriste le magnifique panorama dont elle bénéficie. Mais ses habitants souhaiteraient peut-être que la ville offre à la baie un écrin digne de sa splendeur !
■ S.Reutt

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N°182
Semaines du 12 au 25 avril 2017
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