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Caricature de Locamus

L'histoire du supposé bassin houiller de Bavatobe évoquée dans les précédents numéros est étroitement liée à la personnalité d'un homme exceptionnel : Paul Locamus.

Originaire du Sud-Ouest de la France, Paul Locamus appartient à une famille très religieuse qui le dégoûtera à jamais de la religion.

La Nouvelle - Calédonie

Fin 1872, il s'embarque à Toulon pour la Nouvelle-Calédonie avec sa femme et son fils pour travailler dans l'Administration. Là-bas, ennuyé semble-t-il par le train-train de la vie de fonctionnaire, (engeance qu'il détestera tout au long de sa vie) il se lance dans toutes sortes d'affaires: dans l'élevage, déjà, en créant en 1878 le Syndicat des éleveurs; il s'essaie aussi au commerce du vin et à celui du bois. Il achète également un théâtre dont il abandonnera rapidement la direction; il se porte par ailleurs adjudicataire du quai de Noumea. Bref, toutes les activités lui sont bonnes pour réussir et se faire une place dans la société. A partir de 1878, son besoin d'action va se manifester à travers la presse d'opinion: il fonde la Revue Illustrée de la Nouvelle-Calédonie, ainsi que d'autres brochures, plus ou moins éphémères, qui ont pour point commun d'être anticléricales et hostiles à l'Administration. Ces positions, ainsi que les libertés qu'il prend avec la législation de la presse lui vaudront maintes condamnations. Il faut dire qu'il s'était également lancé dans la politique: ses opinions de gauche l'amènent à défendre les « communards », exilés politiques qui avaient participé à l'insurrection de la Commune de Paris, en 1870.
L'héroïne de la Commune, Louise Michel, la « Vierge rouge » parle de lui avec affection : « Plusieurs de nos amis s'étaient proposés pour me défendre, mais outre que chacun de nous doit s'expliquer lui-même, il m'était impossible de choisir entre ceux qui déjà avaient défendu nos amis, comme on doit défendre des hommes libres, et Locamus qui, à Nouméa, défendait les déportés appelés aux tribunaux de la colonie. Combien de fois nous l'avons vu passer, ses clients étant acquittés et lui condamné pour insultes à la magistrature, et s'en allant en prison avec les menottes! Il tenait à cette mise en scène et se la faisait appliquer pour achever de la ridiculiser. Et Locamus riait en passant, de manière à vous faire rire aussi ».
En 1880, déclaré en faillite, déchu de ses fonctions de conseiller municipal, il doit purger une peine de prison puis quitte la Nouvelle-Calédonie.

Caricature de la manœuvre de Locamus contre Melin
Cette gravure d'Alphonse Lemaître évoque par des caricatures la manœuvre de Locamus contre Melin pendant son séjour en Nouvelle Calédonie. Bertrand et Raton remplace un premier numéro du Courrier Illustré dont la production,- interrompue,- devait être reprise par l'Imprimerie Melin sous la gérance de Paul Locamus. Cette reprise n'avait pu avoir lieu parce que Locamus avait retiré sa signature "sans avoir pris connaissance du nouveau journal déjà aux trois quarts imprimé".
Le but de cette brochure est de rendre publique cette machination de Bertrand (Locamus) contre Raton (Melin) en attendant que puisse paraître un nouveau journal ayant reçu l'autorisation du gouverneur.
Source : http://gnc.jimdo.com/journaux-de-noumea/bertrand-et-raton-1879/
Madagascar : La graineterie française

S'installant à Paris, il présente au Ministère un plan de réforme pour la Nouvelle-Calédonie et il essaie sans succès d'obtenir un contrat de conserves de viande.
Locamus s'associe alors à des financiers (surtout belges) qui lui donneront les moyens de réaliser ses projets. A cette époque, le Ministère de la Guerre met en adjudication un très important marché de conserves de viande destinées à l'armée (le fameux « singe » des poilus de la première guerre). La Nouvelle-Calédonie ayant déjà une grosse usine de viande, décision est prise de transporter à Madagascar l'usine , achetée en Tasmanie, préalablement destinée à la Nouvelle-Calédonie.
Pourquoi Madagascar?
Bien sûr, parce que la Grande-Ile était renommée pour le nombre de ses bœufs. Mais il y avait un obstacle de taille: le Département de la Guerre exigeait pour ses conserves une provenance des colonies françaises: or, à cette époque ( 1887), Madagascar n'était pas encore une colonie.
D'où le choix de l'implantation de la gigantesque usine, à Diégo-Suarez, qui appartenait à la France depuis 1885.
Locamus arriva donc à Madagascar en 1889 pour monter cette usine « avec ses remorqueurs, ses chalands, sa voie ferrée à traction à vapeur" qui avait coûté aux actionnaires la somme énorme de huit millions de francs de l'époque ».(Locamus : Vingt ans de séjour à Madagascar)
Nous avons parlé dans un autre article de la Graineterie Française d'Anamakia : cette usine engloutit des millions et ne fonctionna que peu de temps pour des raisons controversées : mauvaise gestion ; problèmes douaniers ; insuffisance des fournitures de bœufs, etc. Toujours est-il que, construite en 1891, l'usine ferma ses portes en 1894. Comme le dit Locamus lui-même: « Cette opération malheureuse a effrayé les industriels et il faudra de longues années pour que les capitaux consentent à recommencer une tentative qui a si mal tourné ». (Locamus : Vingt ans de séjour à Madagascar)
Pourtant, il faut croire que Locamus avait de vrais talents de persuasion, parce qu'il arriva à nouveau à convaincre les actionnaires de financer un projet encore plus démesuré.

Bavatobe, un énorme domaine colonial

La conquête de Madagascar, en 1895, donna un nouvel essor aux projets délirants de Locamus.
Avec ses associés belges, il présenta un projet d'adduction d'eau à Tananarive à partir des chutes qui se trouvent à 17 km de la ville ; Il fut également question de fournir l'électricité à la capitale. Aucun de ses projets ne fut retenu. Il proposa également de « fournir une voie ferrée portative et un matériel roulant léger devant utiliser toutes les parcelles de routes pouvant être créées par le corps expéditionnaire ». Le nouveau gouvernement de la colonie ayant préféré un autre projet pour l'installation des voies ferrées de Madagascar, Locamus, jamais en panne d'imagination décida de « constituer une société pour la mise en valeur de (la) richesse bovine et minière » de Madagascar. Il lui fallait pour cela trouver des fonds. Il les trouva à Bruxelles et Anvers. Ces fonds lui permirent dans un premier temps d'accomplir une mission de reconnaissance dans le nord de Madagascar. Reçu par le Général Gallieni, il obtint la signature d'une convention par laquelle il recevait, à titre gratuit, 200.000 hectares de terrains dont 100.000 hectares à Bavatobe. Ces terrains qu'il croyait riches en houille se révélèrent décevants mais jamais Locamus ne voulut l'admettre.
Il ne fut pas plus heureux dans ses tentatives d'élevage, se heurtant aux traditionnels vols de bœufs.
En 1899, Locamus céda sa concession à la Compagnie Générale Franco-Malgache. Cette concession, qui fit l'objet de plusieurs remaniements, fut en grande partie plantée de cocotiers dans le creux de la baie de Bavatobe.
Cette cocoteraie fut plus tard reprise par M.Hassanaly.
Fortunes diverses d'une convention (le titre est emprunté à Locamus)
Les droits qui avaient été octroyés à Locamus furent examinés par une Commission qui y apporta nombre de restrictions : il était interdit au concessionnaire de toucher aux bois, aux cours d'eau, aux terrains appartenant aux indigènes, aux carrières et aux mines. Devant ces restrictions les actionnaires retirèrent leurs capitaux. Locamus put cependant former une société qui lui fournit le capital nécessaire à l'achat de la concession qu'il avait cru pouvoir obtenir gratuitement : il parvint donc à obtenir la concession pour le prix de 400.000 francs de l'époque.
Locamus, qui s'était installé à Nosy- Be en 1901, et qui avait été élu président du Comice Agricole, se consacra alors à l'agriculture. Il espéra trouver la fortune lors du séjour de l'escadre russe à Nosy Be, qu'il fournit tant bien que mal en viande et en riz. Cependant, il semble que les bénéfices furent minimes, les Russes étant mauvais payeurs.

Un homme brisé

Nous l'avons vu, les entreprises de Locamus n'avaient pas été couronnées de succès.
Sur le plan personnel, le destin lui ménageait un coup du sort beaucoup plus terrible: le 9 mai 1905, alors qu'il était parti visiter avec son fils le terrain d'une future plantation, sa femme, restée seule à la maison, fut assassinée à coups de hache par une bande de voleurs guidés par un de ses employés. Ce drame acheva de remplir d'amertume un homme résolu à venger sa femme contre une administration qu'il accusait de laxisme.
Un homme complexe
Homme de gauche, qui avait défendu les Communards, Locamus a souvent été le symbole du colon omnipuissant. Personnalité excessive et dérangeante, Locamus a parfois suscité la haine et souvent l'amitié. C'est lui-même qui cite une diatribe particulièrement venimeuse parue contre lui: « sous prétexte de fonder dans l'île une société d'exploitation des richesses du lieu, un juif digne de l'être s'avisa de planter sa tente à Nossi-Be. Comme les capitaux faramineux dont il annonçait la venue n'existaient que dans son imagination, les choses ne tardèrent pas à se gâter. Le nouveau prophète de l'agriculture en pays chaud connut l'amertume de la confiance perdue. Des déboires lui survinrent; il s'aperçut bien vite qu'il avait fait trop grand fond sur la naïveté humaine; il eut avec des colons des démêlés retentissants; la justice ne lui donna pas toujours raison et il s'en fâcha. Bref, de chute en chute, il roula non pas à l'éternité, mais jusqu'à ne plus être qu'un simple agent d'affaires...De la splendeur passée, il restait le souvenir et quelques bribes de terres, affermées alors qu'on passait pour riche ».
En dépit des attaques contenues dans ce libelle, il reste une évidence qui s'impose lorsque l'on se penche sur le destin de Locamus : bien qu'ayant brassé des millions (de l'époque!), celui-ci ne s'est jamais enrichi. En 1907 il écrivait : « Mes bénéfices mensuels dépassent à peine deux mille francs, somme insuffisante pour mes besoins ».
Son élection à de nombreuses charges publiques montre qu'il jouissait de l'estime de ses concitoyens. Le jugement le plus impartial sur lui semble venir d'Alphonse Mortages:
« J'ai beaucoup connu Monsieur Locamus, c'était un gros brasseur d'affaires. C'est lui qui fonda la Société de Graineterie Française et qui fit construire la grande usine pour la fabrication des conserves de bœuf à Antongombato. [...] Monsieur Locamus monta encore une grande affaire avec des capitaux belges dans la Grande-Terre, en face de Nossi-Be. D'une honnêteté proverbiale, cet homme qui n'engendrait pas la mélancolie, finit ses jours à Nossi-Be, après avoir vécu les dernières années de sa vie, attristées par la mort tragique de sa femme assassinée par un indigène, et ne put jamais se consoler de la perte de cette fidèle compagne ».
Personnalité complexe, Locamus n'a sans doute jamais été le colon arrogant et implacable que certains ont décrit, ni le bâtisseur d'empire qu'il aurait souhaité être. Son histoire reste cependant indissolublement attachée à celle de cette partie du nord de Madagascar.
■ S.Reutt, Ass. Ambre

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